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Solutions E-commerce et Marketplace

Interview de Nicolas Thebaud de Lemahieu : Réussir le commerce digital dans l’industrie textile

Nicolas, pouvez-vous nous raconter comment Lemahieu est passée d’une manufacture textile fondée en 1947 à une marque e‑commerce reconnue, et quel a été pour vous le déclencheur pour miser sérieusement sur le commerce digital dans un univers aussi traditionnel que...

27 mai 2026 12 min de lecture
Interview de Nicolas Thebaud de Lemahieu : Réussir le commerce digital dans l’industrie textile

Nicolas, pouvez-vous nous raconter comment Lemahieu est passée d’une manufacture textile fondée en 1947 à une marque e‑commerce reconnue, et quel a été pour vous le déclencheur pour miser sérieusement sur le commerce digital dans un univers aussi traditionnel que le textile français ?

Lemahieu, c’est avant tout une histoire industrielle née en 1947 dans le Nord. Pendant longtemps, nous étions une manufacture qui produisait pour d’autres marques, avec un modèle très BtoB.

Le tournant a été de comprendre que notre outil industriel ne devait plus seulement servir à fabriquer, mais aussi à créer de la valeur de marque. Pendant des années, l’industrie textile française a laissé l’image, la relation client et la marge aux marques qu’elle servait. Avec le e-commerce, nous avons décidé de reprendre cette valeur pour nous.

Le digital nous a permis de montrer ce qui était jusque-là invisible : les ateliers, les savoir-faire, les matières, la traçabilité. Être une marque fabricante française est devenu un vrai différenciateur.

Cette transformation s’est aussi accompagnée d’un changement de cible. Historiquement, via les circuits de distribution traditionnels, nous nous adressions surtout à une clientèle senior avec une approche très fonctionnelle du produit. Le web nous a permis de repositionner la marque vers les femmes et hommes de 45 à 60 ans avec du pouvoir d’achat qui cherche autant la qualité et le confort que le style et le sens. C’est une génération particulièrement intéressante parce qu’elle est souvent sous-adressée par les marques. Beaucoup de DNVB parlent très jeune, tandis que les acteurs plus historiques restent parfois enfermés dans des codes vieillissants. Nous avons vu un espace très clair pour proposer une marque plus contemporaine, plus désirable, sans tomber dans les excès de mode ou l’ultra-tendance.

Aujourd’hui, notre enjeu est clair : faire vivre un héritage industriel de 1947 dans une marque contemporaine, désirable et digitale, sans dénaturer notre ADN.

Lemahieu maîtrise l’intégralité de la chaîne de fabrication en France, avec des labels exigeants (EPV, Origine France Garantie, France Terre Textile, OEKO-TEX). Concrètement, comment avez-vous réussi à transformer ces engagements industriels et sociétaux en avantages compétitifs sur votre boutique en ligne et dans votre performance digitale ?

Nos engagements industriels et sociétaux ne peuvent pas être uniquement des labels affichés sur un site. Très vite, on a compris qu’il fallait les transformer en preuves concrètes et en bénéfices visibles pour le client.

Le fait de maîtriser toute notre chaîne de fabrication en France nous donne d’abord une vraie maîtrise de la qualité. C’est ce qui nous permet aujourd’hui de proposer une garantie 5 ans sur tous nos vêtements, ce qui reste extrêmement rare dans le textile. Derrière cette garantie, il y a une conviction simple : un vêtement bien fabriqué doit durer.

Ensuite, notre modèle direct-to-consumer, sans intermédiaire, a complètement changé l’équation économique. Pendant longtemps, dans le textile, chaque intermédiaire ajoutait sa marge sans forcément créer de valeur supplémentaire pour le client. En vendant en direct via notre boutique en ligne, nous pouvons réinjecter une partie de notre efficacité industrielle dans le produit lui-même et dans le prix final.

C’est aussi ce qui nous a permis, grâce au succès de certaines gammes, de baisser nos prix sur plusieurs produits tout en conservant nos standards de fabrication français. C’est un point important pour nous : le made in France ne doit pas devenir un produit inaccessible ou réservé à une niche. Plus nos volumes progressent, plus nous cherchons à répercuter cette performance industrielle dans une politique de prix engagée et cohérente.

Le digital joue un rôle clé dans cette démarche parce qu’il nous permet de rendre tout cela visible et compréhensible : expliquer les coûts, montrer les ateliers, raconter les processus de fabrication, prouver la traçabilité. Aujourd’hui, les consommateurs n’achètent plus seulement un produit ; ils achètent aussi la transparence et la cohérence du modèle derrière la marque.

Vous avez longtemps été sous-traitant pour des marques comme 1083, Le Slip Français ou Jules. Qu’avez-vous appris de ces collaborations, et comment ces expériences ont-elles orienté votre manière de construire l’offre, les prix, la logistique et l’expérience client pour faire de Lemahieu une marque digitale rentable à part entière ?

Ces collaborations ont été extrêmement structurantes pour nous, parce qu’elles nous ont permis de comprendre de l’intérieur comment se construisent des marques fortes, avec des exigences très élevées en matière de produit, de prix, de logistique et d’expérience client.

Mais il faut être clair : nous n’avons jamais opposé notre activité industrielle à notre marque. Nous continuons aujourd’hui à fabriquer pour des acteurs comme Promod, Bonobo, Le Slip Français ou bien d’autres marques françaises. Simplement, nous avons ajouté notre propre marque dans l’équation.

Et finalement, Maison Lemahieu est aussi devenue la meilleure vitrine de ce que nous savons produire.

Ce que nous avons appris de ces collaborations, c’est notamment l’importance de la maîtrise globale de la chaîne de valeur : la qualité produit ne suffit pas si l’expérience client, la disponibilité produit ou la logistique ne suivent pas. Le digital a fortement accéléré cette prise de conscience.

Nous avons aussi compris qu’un modèle rentable aujourd’hui passe par une relation plus directe avec le consommateur. Pendant longtemps, l’industrie textile fabriquait pendant que les marques captaient l’image et la marge. Avec Maison Lemahieu, nous avons voulu reprendre une partie de cette valeur, sans intermédiaire, tout en restant fidèles à notre ADN industriel.

L’objectif n’était pas de devenir une marque marketing, mais de construire une marque fabricante crédible, capable de transformer son savoir-faire industriel en expérience client et en désir de marque.

Dans un marché textile dominé par la fast fashion et des prix très bas, quels ont été les principaux freins que vous avez rencontrés pour vendre en ligne des produits plus responsables, fabriqués en France, et quelles stratégies concrètes (UX, pédagogie, contenu, gamme, services) se sont révélées décisives pour lever ces obstacles ?

Le principal frein, très honnêtement, reste le prix. Nous évoluons dans un marché habitué depuis des années à des vêtements peu chers, avec une logique de renouvellement permanent portée par la fast fashion. Quand on fabrique en France, avec des standards sociaux et environnementaux élevés, on ne peut pas être aligné sur ces modèles-là.

Il y a aussi un vrai paradoxe consommateur : beaucoup de clients demandent plus de transparence, de qualité et de responsabilité, mais restent encore très sensibles au prix au moment de l’achat. Notre travail a donc été de transformer ces engagements en bénéfices concrets et visibles.

La garantie 5 ans sur tous nos vêtements a été décisive. Elle permet de sortir du simple discours marketing pour apporter une preuve tangible de qualité et de durabilité.

Le développement du prêt-à-porter a été un vrai levier stratégique. Historiquement, Maison Lemahieu était surtout identifié comme une marque de sous-vêtements et aujourd’hui encore, cette catégorie représente la majorité de nos ventes. Le prêt-à-porter nous permet d’élargir notre territoire de marque, de créer plus de désir, plus de visibilité et plus de fréquence de contact avec le client.

Le prêt-à-porter n’est pas uniquement une diversification : c’est aussi un accélérateur de notoriété et un levier de croissance pour notre cœur de métier historique.

Si l’on ouvre le capot de votre “machine” de commerce digital aujourd’hui : quels sont, selon vous, les 2 ou 3 piliers opérationnels indispensables pour réussir dans l’industrie textile (ex : data, stock, offre, logistique, relation client), et sur lesquels vous avez dû le plus itérer ou pivoter depuis 2018 ?

Je pense qu’il y a trois piliers devenus absolument critiques dans notre modèle.

Le premier, c’est l’offre. Pendant longtemps, dans le textile, on raisonnait surtout en logique de collection. En digital, ça ne fonctionne plus comme ça. Il faut construire une offre lisible, cohérente et capable de durer dans le temps. Nous avons énormément travaillé là-dessus depuis 2019 : simplifier certaines gammes, renforcer les produits iconiques, mieux gérer les profondeurs de stock et éviter la sur-complexité.

Le deuxième pilier, c’est évidemment le pilotage du stock et honnêtement, c’est probablement encore notre principal chantier aujourd’hui. Nous avons encore beaucoup de travail pour mieux synchroniser l’offre, les fabrications et les temps commerciaux. Il y a un paradoxe assez classique dans l’industrie : comme les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés, une entreprise fabricante comme la nôtre peut parfois être très performante pour produire pour les autres, mais plus complexe à piloter pour sa propre marque

Le troisième pilier, c’est la relation client. Dans un modèle direct-to-consumer, le produit seul ne suffit plus. Il faut créer de la confiance, de la pédagogie et de la réassurance. C’est particulièrement vrai quand on vend des produits plus responsables et fabriqués en France, avec des prix forcément plus élevés que ceux de la fast fashion.

La garantie 5 ans a été un vrai pivot dans cette logique. Elle transforme notre discours qualité en engagement concret. Elle rassure énormément et elle change la perception du prix.

Enfin, nous avons aussi beaucoup itéré sur notre positionnement produit. Historiquement, Lemahieu était très identifié sous-vêtement. Aujourd’hui encore, c’est notre cœur de business. Mais le développement du prêt-à-porter est stratégique parce qu’il permet d’élargir notre audience, d’augmenter la fréquence d’achat et de faire entrer de nouveaux clients dans l’univers de la marque.

Avec le recul de plusieurs années de transformation digitale et l’essor de Lemahieu en e‑commerce, comment voyez-vous évoluer le commerce textile en ligne à 5–10 ans (rôle du made in France, de la seconde main, de la personnalisation, des places de marché, de l’IA…) et où souhaitez-vous positionner Lemahieu dans ce paysage ?

Je pense que le commerce textile va devenir beaucoup plus polarisé dans les 5 à 10 prochaines années. D’un côté, une ultra fast fashion toujours plus agressive sur les prix et la vitesse. De l’autre, des marques capables d’apporter de la preuve, de la qualité et une vraie cohérence de modèle. Entre les deux, cela va devenir très compliqué.

Le made in France va continuer à prendre de la valeur, mais à une condition : arrêter d’en faire uniquement un argument marketing. Les consommateurs attendent désormais des preuves concrètes : qualité, durabilité, traçabilité, réparabilité, engagement prix. C’est aussi pour cela que nous avons mis en place une garantie 5 ans sur tous nos vêtements.

Je pense aussi que les marketplaces vont continuer à concentrer énormément de trafic, mais je crois de moins en moins qu’elles soient une solution durable pour les marques.

Au départ, elles ont été vues comme un accélérateur formidable : accès rapide à l’audience, acquisition simplifiée, volumes… Mais on se rend compte aujourd’hui qu’elles peuvent aussi devenir un piège.

Quand toutes les marques se retrouvent dans le même environnement, avec des milliers d’offres côte à côte, tout finit par se lisser. Le produit devient comparable uniquement sur le prix, la promotion ou la vitesse de livraison. On perd progressivement ce qui fait l’identité profonde d’une marque : son univers, son discours, sa relation client, son expérience.

Et surtout, les marketplaces captent la donnée, la relation et souvent la fidélité client. Le consommateur se souvient parfois davantage de la plateforme que de la marque elle-même. À long terme, cela fragilise énormément les marques, qui deviennent dépendantes d’algorithmes, de commissions et de logiques promotionnelles qu’elles ne maîtrisent plus.

On voit aujourd’hui beaucoup de marques se noyer dans cette profusion d’offres. Elles gagnent parfois du chiffre d’affaires à court terme, mais perdent leur singularité et leur capacité à construire une vraie préférence de marque.

Avec Maison Lemahieu, nous croyons davantage à un modèle plus direct, plus incarné, où l’on maîtrise notre expérience, notre discours et notre lien avec le client. Surtout quand on défend un modèle industriel français avec des engagements forts. Ce sont des choses qui se construisent difficilement dans un environnement ultra-standardisé de marketplace.

L’IA et la data vont également transformer énormément de choses, mais la vraie différence restera la solidité du produit et la crédibilité du modèle derrière.

Pour conclure, quel conseil très concret donneriez-vous à une PME textile française qui souhaite, comme Lemahieu, réussir son pivot vers le commerce digital sans renier ses valeurs de fabrication locale et responsable ?

Je pense qu’il ne faut surtout pas essayer de copier les modèles de la fast fashion avec des moyens industriels français. C’est une bataille perdue d’avance.

Le vrai enjeu, c’est d’assumer ce qui fait votre différence : le savoir-faire, la fabrication locale, la qualité et la transparence. Aujourd’hui, un outil industriel français n’est plus une faiblesse, c’est un actif de marque.

Mais il faut aussi comprendre que le digital n’est pas seulement un canal de vente. C’est un outil de preuve et de relation client. Si vous ne racontez pas votre valeur, le client compare uniquement le prix.

Et enfin, je dirais qu’il faut rester très discipliné : ne pas se disperser, maîtriser son offre, ses stocks et éviter de devenir dépendant des marketplaces ou des promotions permanentes. Beaucoup de marques s’y sont diluées et ont perdu leur singularité.

Pour en savoir plus : https://www.lemahieu.com